Recueil de nouvelles Aract Occitanie 2019

Publié le 04/02/2020
Recueil de nouvelles Aract Occitanie 2019

Recueil de nouvelles Aract Occitanie 2019

Auteur(s) :
Aract Occitanie
Auteurs participants au Concours de Nouvelles 2019
Nombre de pages :
223

PREFACE
Tripalium et pax

L’invitation de l’Aract Occitanie à prendre place comme Présidente du concours 2020 a provoqué des rencontres en cascade.

Rencontre, au tout début, avec des feuillets qui me parviennent tapis dans une volumineuse enveloppe : manuscrit dense, grand corps en attente de regards accueillants.

Rencontre avec des écrits issus de diverses géographies, chacun d’eux proposant un monde.

Rencontre, cela me saute d’emblée aux yeux, avec des voix qui répètent des dires en prise avec ce qui taraude au travail : les cadences intenables, l’évidement de l’être, la solitude, la peur, la honte…
- Vous vouliez des nouvelles du travail, et bien en voici, et pas des moindres, écoutez-les donc.
Travail, travail, travail…

Rencontre avec des écritures-paroles qui courent depuis des open space jusqu’aux EHPAD en passant par les hôpitaux, l’école, l’usine, un ou deux petits coins de campagne, un café, un avion, ... « Il faut adapter les êtres aux besoinsi», écrit un auteur. Quelque chose s’est déplacé d’un projet d’écriture narrative sur le thème du travail vers ce qui travaille au corps, soit l’impossible à dire, le réel qui laisse sans parole, sans mot, et qui ravale, ravage ou ravit et peut conduire à des gestes fous, à l’emprise, au suicide, à la désertion de sa propre humanité. Écritures-paroles qui déplient l’imagerie des sociétés liquides, concept théorisé par le philosophe Zigmunt Bauman.

Devant tous ces dires en rangs serrés d’où grondent un leitmotiv de plaintes et de cris, me voici attrapée… Appels au secours… ? « Le réel, c’est une porte qui grince au milieu de la nuit et qui vous réveilleii» écrivit Henri Thomas. Ils s’en fichent pas mal de l’art littéraire, ces écrits. Ils n’ont de cesse, en grand nombre et dans une langue factuelle, à l’image du monde désossé, de tancer sur ce qui souffre :
- Allez, poursuivez la lecture, vous nous en direz des nouvelles !
Travail, travail, travail…

Mot communément rattaché à tripalium, « instrument de torture ». Le monde du travail n’offre-t-il plus tant de garantie ni de solidité à l’homme du XXIe que le mot condense les tourments du siècle ? Me voilà mise au travail. Et l’affaire me travaille sérieusement, oui. Je m’interroge sur mon propre boulot : qu’est-ce qu’écrire ? Seulement dévider, constater, dire et redire une douleur, et en demeurer au tripalium, à ce qui fait souffrir ? Je songe soudain aux nouvelles à la mainiii, ces nouvelles manuscrites, ancêtres des journaux et qui circulaient secrètement, donnant dans la satire. Les auteurs n’y allaient pas de main morte, ils osaient, ils avaient de la poigne et du style, ça écrivait fort ! Et si c’était de ce côté-là d’un travail sur la langue et par la langue que le monde trouverait une solidité, une consolidation, un poteau sur lequel prendre appui ? Ce serait aller creuser et puiser dans la langue les forces vives qu’elle recèle : l’ironie, l’humour, le lyrisme, la dérision, la poésie, le détournement du sens, la jouissance du langage, la raillerie, les multiples figures de style… Écrire, c’est mettre au travail la matière qu’est la langue. Rude ouvrage, ahanement d’ouvrier. « On n’écrit pas avec des idées, on écrit avec des mots », dit Mallarmé. Sacré (ça crée) chantier. Travail de l’imagination, travail de la pensée, travail de la rêverie, travail de la mémoire, travail de l’intime, travail du style, travail du mot. Je poursuis la lecture, travaillée toujours, je pars à la rencontre des purple-patch, les morceaux de bravoure, les écrits à nul autre pareil. Et je les trouve !

Sacrées rencontres. Et voici des écrits drôles – de drôles d’écrits-, comme les divagations sonores d’Armand, le charmant amant d’Amandaiv et voici des écrits dont le seul titre, Vive la Socialev, harangue, vent debout, entre alarme et promesse…

Rencontre avec de l’inédit, du mouvement, le l’allant. Écrire se fait bâton de vitalité et d’espérance. Et voici un essai : « Avant d’être éternelle, j’aimerais encore vivre un peu ». Ou comment dire l’amour au travail et le travail de l’amour … dans le souffle presque dernier d’une vieille dame impotente à la parole aiguisée. Et voici « Aux urgences poétiques… », pardon, « Aux urgences pédiatriques » où ça défile entre souffle coupé et accélération de la phrase, sur le tempo de l’anaphore. Et voici « L’arrestation », puis « Au pays des annonces ». Ces deux-là me mettent à l’arrêt. Deux élucubrations à la Devos. Deux écrits qui annoncent de la tenue et de la teneur.
- Allez, c’en est une de bonne nouvelle, non ?
Il suffit d’un jeu de renversement de discours, d’un échafaudage absurde, les deux, renversement et absurde, à l’unisson d’un rythme et d’une rhétorique imparablement joyeux et c’est la rencontre avec un dévoilement : tout discours est réversible et tout excès de pouvoir pourrait par là même l’être également.

Rencontre avec une surprise : comment le travail-pousse-à-bout se fait pousse-à-écrire, saute par-dessus les constats et les griefs, transfigure la souffrance en une verve éclatante qui donne consistance, consolidation et fait trace, empreinte. Travail, écrit travaillé, trouvaille… Je songe alors que le mot prend étymologie dans le latin paxvi, « paix, traité de paix ». Ce qui saute maintenant aux yeux, c’est que cette trouvaille-là d’agir sur la langue, cette virtuosité-là d’inventer du jamais vu, d’en révéler son efficacité et sa virtuosité resserrent les rangs de l’humanité. Travail sur et par la langue exclusivement réservé aux êtres parlants que nous sommes… ou comment réinventer sans cesse notre humanité. Viatique pour reprendre pied, pour reprendre paix.

Adeline YZAC

i Nouvelle 215
ii La Porte, dans Les tours de Notre-Dame.
iii 1751, nouvelles à la main « feuilles d'information manuscrites distribuées de la main à la main » (Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, éd. 1878, chap.26, p.461 [en it. ds le texte]). CNRTL
iv Nouvelle 16
v Nouvelle  12
vi Le Robert étymologique